PROXI

8 mars – 20 avril 2024

PROXI 

Exposition
Du 8 mars au 20 avril 2024

> Karim Kal <

 

 

« En plan serré

Depuis le début des années 2000, le travail photographique de Karim Kal suit une évolution continue, méthodique et réfléchie. Dès ses Images d’Alger, la rigueur du cadrage, la sobriété documentaire, le choix du décor plutôt que de ses habitants sont déterminants. Ces éléments, combinés à une utilisation très personnelle et radicale de l’éclairage donneront lieu ensuite aux séries ultérieures, réalisées à la maison d’arrêt de Villefranche en 2012, au centre hospitalier de Chambéry en 2013, qui s’affranchissent de plus en plus des détails et affirment l’utilisation du noir et blanc. Au tournant des années 2013-15, ses oeuvres embrassent l’abstraction avec encore plus d’évidence : prises de vues nocturnes, rejetant la majeure partie du réel dans l’obscurité et tendant à une forme d’épure universaliste. La série Entourages (des plans frontaux sur des passages sous des barres d’immeubles, ou la série des Issues (photographies de fenêtres ouvertes sur la nuit) laissent au centre de l’image un large rectangle obscur. La Mer à Fort de l’eau, image prise à Alger en 2014, constitue à cet égard un point limite et une oeuvre à la beauté formelle saisissante. L’écume d’une vague est le seul élément visible, traçant une ligne d’eau toute proche dans une nuit profonde, séparant l’image comme le sont les rivages. Et l’évocation du lien passe par le titre, nom colonial du lieu, aujourd’hui nommé Bordj El Kiffan.

La tentation de l’abstraction dépasse tout effet purement formel, car son importance dans le travail de Karim Kal trouve ses sources dans l’histoire de l’art et notamment dans la peinture, où la radicalité géométrique (celle d’un Peter Haley par exemple) établi un rapport psychologique et social avec un environnement urbain normalisé, pensé pour la coercition.

Avec la série Proxi présentée aux Ateliers Vortex, Karim Kal se détourne de l’architecture, de ses images frontales des grands ensembles, des murs et des terrains vagues, c’est-à-dire des signes les plus évidents et massifs de la relégation sociale. L’utilisation d’un flash de très courte portée lui a permis depuis 10 ans d’isoler des premiers plans tellement épurés qu’ils prennent la force de signes. Ici, cet effet d’immersion dû à la proximité semble passer à un stade plus analytique avec le prélèvement direct d’objets, souvent glanés au sol, qui sont ensuite photographiés dans un tel rapprochement que les détails en sont magnifiés. Ainsi, l’artiste opère un passage entre une expérience de terrain, dans un quartier qu’il a lui-même habité, et une minutieuse pratique de studio et de post-production.

Quoi de commun entre une bulle de Nike Air, une canette de bière 8·6 aplatie, une datte, un morceau d’enrobé arraché du sol, un petit monticule de ras-el-hanout ? Un lieu, un moment et une démarche, car les objets photographiés proviennent tous du quartier de la Guillotière à Lyon. Recueillis ou achetés dans les commerces de détail, ils ont été choisis avec soin, comme les éléments indiciels les plus saillants de ce lieu qui cristallise la peur de l’échec des politiques publiques, largement instrumentalisée en 2022 lors de la visite très médiatisée du ministre de l’intérieur.

Urbanisées au milieu du XIXème siècle, ces rues de la rive gauche du Rhône demeurent aujourd’hui ce qu’elles ont toujours été : un point nodal particulier dans la ville, lieu de métissage, d’arrivées et de départs, de possibles, de mouvements. Avec quelques marqueurs d’une planification aux accents haussmanniens, des vestiges d’une activité d’artisanat et quelques immeubles sobres, ce quartier de Lyon semble être le plus parisien de tous, dans sa frénésie mélangée, qui éloigne de l’idée de province pour épouser celle de mondialisation.

Le fond noir et l’éclairage artificiel théâtralisé évoquent les publicités sur papier glacé, avec leurs objets de luxe que sont les montres, bijoux, champagnes et flacons de parfums. Les objets de la série Proxi sont les doubles populaires, réalistes et sans fard de ces objets de convoitise, témoignant eux aussi d’un statut social, mais à travers les usages de la rue. L’approche méthodique, l’isolement des objets, leurs titres purement descriptifs participent à l’aspect documentaire des images,

magnifiées par l’éclairage et un surgissement de détails très abondants. En recourant à une technique de superposition de prises de vues et cumulant ainsi plusieurs plans de netteté, Karim Kal capte un niveau d’information très supérieur au visible et convie à une observation clinique de chaque item, rendant les surfaces et les volumes aussi riches et fascinants que possible. Les transparences, les reflets, le découpage des silhouettes sur le fond, participent à l’effet de réalité saisissant produit par ces portraits d’objets, qui sont aussi transcendés par la vivacité des couleurs, un très fort contraste et un passage abrupt de l’ombre à la lumière la plus crue.

Karim Kal cite dans les sources de Proxi le livre de photographies d’Albert Renger-Patzsch (Le monde est beau, 1928), dans lequel celui-ci joue à esthétiser des bâtiments, des objets manufacturés ou des végétaux, par la composition, le cadrage et une grande précision. Renger-Patzsch met ainsi l’emphase sur d’heureuses géométries, des surfaces gourmandes de lumière, revendiquant une naïveté admirative, à la recherche de la perfection formelle intrinsèque de ses sujets et reprenant cette idée de la divinité du monde chère à Leibniz.

Jouant lui aussi sur la beauté très directe de ces portraits d’objets, Karim Kal nous les présente flottant dans une obscurité totale, un éther qui les isole et les muséifie comme dans une galerie d’ethnologie. Sélectionnés pour leur charge multiculturaliste, leur usage dans des pratiques transgressives ou témoignant d’une classe sociale qui les a adoptés plus ou moins volontairement comme ses signes distinctifs, les objets apportent avec eux le sous-texte d’une sociologie critique qui passe par la radicalité des formes et les choix techniques et esthétiques, comme dans les oeuvres antérieures de l’artiste. Dans une continuité remarquable, ces nouvelles oeuvres nous placent ainsi littéralement au plus près du sujet et trouvent un équilibre dans une dialectique entre documentaire et formalisme. Nous mettant face à ces objets paradigmatiques, Karim Kal en révèle l’intensité absolue, rappelant un slogan bien connu qui s’accorde d’ailleurs à l’accrochage « en affiches » de l’exposition : la beauté est dans la rue. »

Xavier Julien, 2024.

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Photographies : © Pauline Rosen-Cros, 2024

 

RÉSONANCES FLUVIALES

12 mai – 27 août 2023


RÉSONANCES FLUVIALES

Exposition hors-les-murs
Au Maquis, Écluse 51S – Lac Kir – Dijon
12 mai – 27 août 2023

Co-production Les Ateliers Vortex et Zutique Production

> Yang Semine <

Vit et travaille à Dijon

Les Ateliers Vortex et Zutique Production, désireux d’engager des collaborations pérennes, s’associent pour accueillir en résidence Au Maquis l’artiste Yang Semine. La pratique de Semine Yang est façonnée par un intérêt pour le monde naturel et notre place indissociable dans son écologie. Faisant référence aux êtres vivants qui évoluent à travers le temps géologique de centaines de millions d’années, les peintures de Yang Semine témoignent d’une grande attention au temps dont les constantes évolutions et révolutions sont capturées à travers une variété de moyens. Les peintures récentes de l’artiste sont le produit d’une démarche plus instantanée, processuelle, et d’une approche holistique globale. Le thème de la métamorphose, de la répétition et de la différence, est particulièrement présent dans la série des Libellules (Dragonfly), une méditation sur la lumière, la couleur, le poids, le volume et la forme – les fondamentaux de la peinture.

 

Photographies : © Les Ateliers Vortex, 2023

Conversation entre Anaïs Gauthier et Pierre Ancet

samedi 14 octobre2023


CONVERSATION

entre Anaïs Gauthier & Pierre Ancet

Samedi 14 octobre 2023

Exposition OPÉRATION STASE


> Pierre Ancet <

Pierre Ancet est professeur en philosophie des sciences à l’Université de Bourgogne. Il est le créateur et le co-responsable de l’axe « Éthique et vulnérabilités » du laboratoire LIR3S (Laboratoire Interdisciplinaire de Recherches, Sociétés, Sensibilité, Soin). Ses travaux portent sur la philosophie du handicap, l’épistémologie des sciences biologiques ainsi que sur l’éthique et la réflexion sur le soin au sens large. Avec des professionnels, des magistrats et des médecins, il échange sur les questions du handicap, du rapport au corps et de l’évaluation des individus. Il est notamment l’auteur de L’épreuve du temps – Accidents, répétitions, rythmes et handicap publié en 2022 ainsi que Phénoménologie des corps monstrueux publié aux Presses Universitaires de France en 2006.

> Anaïs Gauthier <

Née en 1991 à Paris, Anaïs Gauthier vit et travaille à Montreuil en Île-de-France. Elle est diplômée de l’École européenne supérieure d’art de Bretagne.

Son travail aborde la notion de cycle, de transformation voire de destruction en passant par des éléments motorisés. Elle collabore avec un ingénieur sur certains projets. Elle met en relation des éléments à la fois organiques et manufacturés, mêle des éléments architecturaux et du mobilier pour questionner les tensions tant dans le domaine de l’intime que dans le cycle de production. Anaïs Gauthier a eu l’occasion d’exposer en France et en Chine. Elle a participé à diverses biennales telles que celle d’Artpress curatée par Romain Mathieu et Etienne Hatt en 2020 ainsi qu’à des expositions collectives dont « Car rien d’autre ne pousse ici » sous le commissariat de Marie Nonnis à la Tour Orion en 2023. Les expositions personnelles, notamment au Centre Tignous d’Art Contemporain à Montreuil en 2021, lui ont permis de penser des installations in situ.


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Crédit photographique : © Les Ateliers Vortex, 2023

Conversation entre Antoine Renard & Frank Darwiche

samedi 1er juillet 2023

CONVERSATION

entre Antoine Renard & Frank Darwiche

Samedi 1er juillet 2023

Exposition VEINS


> Frank Darwiche <

Dr. Frank Darwiche – Professeur de philosophie. Il a travaillé sur la facticité chez Heidegger, la mystique, l’ontologie, le destin de la philosophie européenne au Liban, la pensée libanaise et l’esthétique. Il est aussi traducteur d’œuvres philosophiques allemandes et françaises. Il a publié dans différentes revues en arabe, allemand, français et anglais. Il fut pendant plusieurs années le rédacteur-en-chef de la revue en sciences humaines Hawliyat. Il a dirigé plusieurs mémoires universitaires en philosophie, théologie et traduction à l’université de Balamand au Liban. Il est membre du comité de direction de CAFCAW, The Christian Academic Forum for Citizenship. Il est également poète et chanteur.

> Antoine Renard <

Né en 1984 à Paris. Vit et travaille entre Lourdes et Paris. L’artiste est représenté par la galerie Nathalie Obadia à Paris et à Bruxelles.

Diplômé de l’École Nationale Supérieure d’Art de Dijon en 2008, il est lauréat en 2019 du prix Occitanie de la villa Médicis et bénéficie la même année d’une résidence à la cité internationale des arts de Paris ainsi que de la bourse de soutien au projet artistique du CNAP. Dans ce cadre, l’artiste effectue plusieurs voyages de recherche au sein de la forêt amazonienne péruvienne, autour des pratiques de soin chamaniques impliquant plantes hallucinogènes, chants et parfums. En 2020, il est lauréat de la bourse doctorale SACRe PSL avec l’École des beaux-arts de Paris, où il prépare une thèse sur les matérialités du parfum et l’olfaction comme champ étendu de la sculpture, sous la direction de l’historien de l’art Pascal Rousseau.


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Crédit photographique : © Les Ateliers Vortex, 2023

 

OPÉRATION STASE

8 septembre – 4 novembre 2023

opération stase

Exposition
Du 8 septembre au 4 novembre 2023

> Anaïs Gauthier <

 

Avant même de pénétrer dans l’installation comme on pénétrerait à l’intérieur d’un ventre sacré et mécanique, il y a ce bruit. Le clapotis léger des fluides qui s’échappent de leur matrice, le ronronnement des treuils qui s’activent dans un mouvement de va-et-vient continu. En bas des escaliers, un lustre oscille dans le creux d’un puit de lumière. Il annonce la valse cinétique qui se joue plus haut. Et puis nous y sommes. Où  ? On ne saurait dire avec certitude. Parce que révélée, rejouée, prolongée, l’architecture du lieu s’efface presque pour laisser place à un environnement composé de strates qui font chorale. Un rhizome suspendu de tuyauterie transperce la pièce de part et d’autre, permettant une circulation des fluides et la mise en réseau complexe du système à l’oeuvre. Aux extrémités des canalisations, deux lustres constitués d’une superposition d’inox, de cire et de silicone s’abaissent lourdement de façon résolument dramatique. En s’abaissant, ils s’enlisent dans une eau laiteuse contenue dans de larges réservoirs recouverts de mosaïques bleu pâle et vertes. L’ensemble s’entremêle au sein de l’espace devenu le support d’un fantasme de chair et d’acier.

Le titre même de l’œuvre, Opération Stase, évoque une introspection tout autant qu’une volonté d’observer ce qui est latent, de scruter la mécanique profonde de l’univers qui échappe généralement à notre regard. Anaïs Gauthier nous plonge au cœur d’un environnement aseptisé, quelque part entre le monde médical et industriel. Finalement, il s’agit ici de prendre « soin des choses » pour reprendre les termes de Jérôme Denis et David Pontille qui explorent dans leur ouvrage éponyme1 le fragile qui nous entoure et la notion de maintenance en tant qu’ « art de faire durer ». Ce soin des choses est aussi celui de tous les corps, abîmés, morcelés, imparfaits qui trouvent refuge au sein de cette architecture où la mosaïque domine, non sans rappeler celle du hammam ou des thermes. Symboliquement, l’eau occupe une place centrale dans cette pièce, à la fois purificatrice et incontrôlable, telle une force insaisissable. Cependant, l’équilibre semble vaciller, car l’installation suggère un possible dysfonctionnement. Un paradoxe s’installe : cet espace, conçu pour prodiguer des soins, est empreint de souillure, marqué par la poussière noire issue de cette ancienne friche industrielle, comme mis à mal par le temps et les épreuves. Le réseau tentaculaire d’acier qui se déploie dans l’espace évoque de son côté un mécanisme défaillant  : les tuyaux qui le composent sont colmatés par endroit par du tissu, dans une tentative de maîtriser des fuites effrontées.

Fragile et irriguée par une source mystérieuse, l’installation se révèle vivante, vibrante de couleurs qui évoquent la vigueur d’un organisme en perpétuel mouvement. Ici, la défaillance est celle des machines et des corps, deux entités qui semblent fusionner au sein de l’oeuvre. Questionnant les dispositifs de pouvoir qui les aliènent toutes deux, l’artiste envisage leur émancipation par la métamorphose et leurs mutations possibles. On pense alors à Silvia Federici et son ouvrage Par-delà les frontières du corps2 qui pense celui-ci comme un objet historique, domestiqué, violenté à se réapproprier. Pour cela, Silvia Federici propose : écoutons attentivement le langage du corps, en saisissant sa fragilité et ses imperfections, afin de rétablir la connexion magique qui nous unit et dépasser ainsi les limites artificielles qui nous séparent. De même, Anaïs Gauthier transfigure le vocabulaire industriel pour questionner l’altération des corps et tenter de les réparer. Opération Stase se découvre telle une énigme visuelle, un territoire délicat, sensoriel, existentiel qui nous plonge dans une « affectologie » propre à la sphère du soin. Avec son installation l’artiste nous entraîne dans une traversée en quête de sens, où chacun·e est convié·e à observer l’inobservable et à méditer sur sa fragilité latente.

Lena Peyrard

 

1  Jérôme Denis, David Pontille « Le soin des choses : politique de la maintenance », 2022. Editions la Découverte

2 Silvia Federici « Par-delà les frontières du corps », 2020. Editions Divergences


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Photographies : © Pauline Rosen-Cros, 2023

VEINS

26 mai – 01 juillet 2023



VEINS

Exposition
Du 26 mai au 01 juillet 2023

Antoine Renard <

Les Ateliers Vortex invitent Antoine Renard à produire une nouvelle installation dans leur espace d’exposition.

Antoine Renard s’intéresse aux processus de réparations et de soin, à la fois corporels, psychiques, intimes et collectifs. Son travail est fortement influencé par les multiples séjours de recherches qu’il effectue en Amazonie Péruvienne depuis 2018, lors desquels il s’est initié aux pratiques rituelles des guérisseurs Perfumeros, Ayahuasceros et Washumeros.

Depuis plusieurs années, l’artiste déploie une pratique marquée par les dimensions architecturale, olfactive et sonore de ces oeuvres. Utilisant l’espace et les sens comme catalyseurs et véhicules émotionnels.

Abordant la question de l’adolescence et du corps en transition, l’artiste travaille à partir d’histoires, de fait divers et de monuments de la culture occidentale qu’il déconstruit et transpose spatialement et sculpturalement, créant des environnements immersifs ou se croisent nouvelles technologies, pop culture et pratiques ritualisées.

Veins (les veines) est le titre d’une chanson du rappeur Lil Peep, décédé d’une overdose en 2017 à l’âge de 21 ans. La chanson relate un chagrin d’amour mélancolique et brutal, comme on peut en vivre à 20 ans. Entre drogue, sexisme et auto destruction, Veins nous transporte dans une allégorie de l’amour comme une substance toxique circulant dans les veines, abordant d’une manière propre à Lil Peep la question de l’abandon, de la peine et de la réparation.

Utilisant la chanson comme matière première, l’installation Veins est une déconstruction physique, psychique et mystique de ce titre iconique de la subculture des années 2010. Les différents éléments qui composent l’installation abordent la problématique de la douleur et de l’amour à la manière d’un rituel néo gothique, il s’agit d’une dérive «EMO» dans la matérialité vibratoire des expériences, des fantasmes et des émotions qui composent et décomposent les corps et les identités. Veins (les veines) est une installation composée d’une large grille métallique derrière laquelle une série d’enceintes diffusent une bande son aux fréquences lourdes et envoûtantes, ces fréquences sont issues du titre originale de Lil Peep. Travaillée en profondeur, étirées, altérés, retournés, la chanson devient une onde, une vibration presque physiologique appelant au recueillement et à la méditation. La grille, coupant et interdisant une partie de l’espace, est incrustée de larges motifs en forme de coeur en cire parfumée, tous rongés, fondus et percés, dégoulinant sur le sol de la pièce, comme une offrande, une série d’ex voto tour à tour matières, sentiments, fluides et symboles.

La troisième œuvre de l’installation est une série de textes, reprenant les paroles du titre Veins, Antoine Renard à demander au programme chatGPT de réécrire la chanson en interprétant chaque phrase comme une odeur. Le programme, se nourrissant du contenu global accessible en ligne, produit alors des réponses qui sortent le texte de la subjectivité de l’auteur pour l’amener dans un territoire de l’ordre de la mémoire collective. Chaque phrase devient alors une nouvelle histoire générée par la machine, comme autant de possibilités de régénérations, d’interprétations, à la fois lyrique, olfactive et émotionnelle de l’œuvre.


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Photographies : © Pauline Rosen-Cros, 2023

MEUNIER, TU DORS

17 mars – 29 avril 2023


MEUNIER, TU DORS

Exposition
Du 17 mars au 29 avril 2023

Nathan Carême <

« Régulièrement, des habitants de Marsannay-le-Bois, Épagny et Savigny-le-Sec ressentent des vibrations dans leurs maisons. Certains constatent des fissures. Les regards se tournent vers la carrière Socalcor, située dans les communes d’Épagny et Savigny-le-Sec. »

Le Bien Public, 09/10/2018

Ça commence comme ça, on parle avec Nathan de quelque chose qui vient du sol, qui perturbe. Il me raconte que les gens qui habitent à côté de la carrière dans laquelle il a filmé Le Marchand de Sable se plaignent de vibrations venues du sol. Je lui parle de Signes de Vie de Herzog, il me semble que les vibrations du sol provoquées par les canons font croire au personnage principal que le diable lui parle. Je ne m’en souviens pas vraiment alors je ne m’étends pas. On parle d’une vidéo virale, en Chine des centaines de moutons se sont mis à tourner en rond sans interruption pendant 12 jours consécutifs. Une théorie émerge, les moutons auraient la listériose, une maladie qui cause des troubles de l’orientation. Mais le propriétaire dit que ses moutons sont en bonne santé. C’est écrit en gras dans l’article que je lis, je trouve ça bien, c’est une sorte de clef de voûte d’une interprétation mystique de l’événement. On parle au téléphone de ça, du côté mystique et du côté viral de certaines infos. On parle de fourmis qui, lorsqu’elles perdent le chemin de leur essaim se mettent ensemble à tourner en rond jusqu’à mourir d’épuisement. Le parallèle avec l’expo est bien, elle s’appelle Meunier Tu Dors comme la chanson pour enfants. Les paroles d’origines sont celles-ci :

« Meunier tu dors, ton moulin, ton moulin va trop vite
Meunier, tu dors, ton moulin, ton moulin va trop fort
Ton moulin, ton moulin va trop vite
Ton moulin, ton moulin va trop fort »

Un moulin tournant trop vite peut exploser à cause de la poussière de farine qu’une étincelle issue des meules embrase. Wikipédia dit que d’autres paroles ont été ajoutées par la suite. Ça dit :

« Meunier tu dors, et le vent souffle souffle
Meunier tu dors, et le vent souffle fort
Les nuages, les nuages viennent vite,
Et l’orage et l’orage gronde fort !
Les nuages, les nuages viennent vite,
Et l’orage et l’orage gronde fort !
Le vent du Nord a déchiré la toile
Meunier, tu dors, ton moulin est bien mort »

La citation est pratique, elle me permet de mettre le mot mort que je ne voulais pas employer moi-même, mais plutôt convoqué, comme là avec la chanson, donc c’est fait. Je ne voulais pas parce que l’expo de Nathan ne parle pas de la mort, mais pourtant l’évoque. Elle rôde. Je pense à L’Intruse de Maurice Maeterlinck, une pièce de théâtre dans laquelle un vieil aveugle sent la mort arriver dans la maison pendant un repas de famille.

Non, la mort, il faudrait arriver à ne pas en parler dans le texte, juste la rendre présente. En fait, ce que je voudrais dire au sujet de l’expo de Nathan serait plutôt une histoire de poussière. On reparle de la vidéo, tournée dans la carrière évoquée dans l’article plus haut. La vidéo s’appelle Marchand de Sable, je lui dis que c’est marrant, à cause de Le Marchand de Sable, les gens des villages n’arrivent pas à dormir. On commence à parler de contradiction. Je lui rappelle que lorsqu’il m’a demandé d’écrire le texte, il m’avait dit « Je ne sais pas encore, mais l’expo sera sûrement un genre de grenier ». Alors qu’au téléphone, on ne parle que du fait d’être sous terre. Il me dit à ce sujet qu’une des photos de l’expo s’appellera Ci-dessus, ci-bas.

Je repense à mon histoire de poussière. Il veut remplir l’espace de ouate de cellulose et appeler ça Congère, comme les amas de neige entassés par le vent. Je lui parle de vrombissement, je lui dis que j’aimerais bien écrire le texte à ce sujet. Je lui dis que j’ai l’impression que son expo serait comme la poussière qui vrombit de manière infime, mais effective lorsqu’un train passe proche d’un grenier. Qu’il s’opérerait à ce moment-là une sorte d’ébranlement total d’une surface, de manière invisible. Il me dit qu’il n’aime pas trop les trains et qu’il préférerait que le texte n’en parle pas. Je pense quand même que l’image à une justesse, que je pourrais l’utiliser. Je crois qu’il faudrait que je précise. On parle un peu de nuées ardentes qui pétrifient tout, d’un coup net. On parle du fait que nous avons mis le même jour une photo d’un radiateur soufflant de la marque Pompéi en story sur Instagram, que nous avions tous les deux vu à Vortex, mais à des moments différents. Je repense aux nuées ardentes. C’est une nouvelle contradiction, après le fait que l’expo soit proche du ciel et sous terre à la fois, pour reprendre une expression utilisée pendant notre conversation. Elle évoque quelque chose qui se fige de manière instantanée et très lente en même temps. Je pense au paradoxe qui apparaît lorsque l’on pense à Pompéi, un évènement très soudain, qui a figé les choses en quelques secondes à peine, mais sur lequel deux mille ans sont passés ensuite. Il y a ce dialogue entre un instant précis, disruptif et un lent déclin. On parle de Robert Smithson et de sa métaphore de l’entropie :

« Imaginez un bac à sable divisé en deux, avec du sable noir d’un côté et du sable blanc de l’autre. Nous prenons un enfant et le faisons courir des centaines de fois dans le sens des aiguilles d’une montre dans le bac jusqu’à ce que le sable se mélange et commence à devenir gris ; ensuite, nous le faisons courir dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, mais le résultat ne sera pas une restauration de la division originale, mais un plus grand degré de grisaille et une augmentation de l’entropie. »

Nathan m’écrit plusieurs jours après pour savoir si le texte avance, je lui dis que je voudrais faire un texte qui ne parle pas de l’expo, mais qui évoque des choses, comme le fait son expo, elle ne parle pas d’une histoire, mais elle en évoque plein. Il est d’accord.

Andréa Spartà, 2023


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Photographies : © Siouzie Albiach, 2023